"GAUCHE 2017, GROUND ZERO"

 

18 novembre 2017 - 14H30

L'intelligence artificielle : progrès ou régression sociale ?

Rencontre autour de Jean-Gabriel GANASCIA


L'Intelligence Artificielle constitue un nouvel horizon technologique. Ce bouleversement en cours nous interroge sur ses conséquences sociales et éthiques.

Comment réguler son utilisation ? Comment protéger l'humain ? Quelle peut être une réponse de Gauche à ces défis ?

 

COMPTE RENDU

 

 

 

L’IA est une discipline scientifique née en 1956 dans le sillage de la création des premiers ordinateurs électroniques (en 1946). Il faut comprendre ce que c’est que l’IA : la reproduction de facultés cognitives humaines (raisonner, résoudre des problèmes...) et les simuler. Simuler chacune des composantes ce n’est pas vouloir créer un double de nous même.

 

Si on le prend littéralement, c’est fabriquer une intelligence avec des artefacts. Et ça fait peur car ça rejoint des mythes assez anciens, comme celui du Golem. Il y a la nécessité de la perfection et un sentiment de transgression en reproduisant l’oeuvre du Créateur. C’est de l’ordre de l’imaginaire, très anciennement ancré.

 

L’IA est la discipline qui a le plus profondément modifié la vie humaine depuis 60 ans. Elle est au croisement de plusieurs disciplines : les logiciens, les philosophes, les psychologues, les mathématiques, Albert Simon (Prix Nobel d’économie en 1975)...

 

 

Il faut distinguer le Web et Internet. Le WEB a été inventé au CERN en 1989 à Genève. L’idée était d’avoir cet hypertexte au sein d’un réseau et non plus hébergé sur un seul ordinateur. C’est un modèle mémoire. Le Web sémantique, les moteurs de recherche, c'est de l’IA… C’est une faute de dire « les IA ». C’est une discipline à part entière. Quand on dit « une «  IA, on parle d’une entité qui est intelligente. A mon sens c’est un barbarisme.

 

Avoir une machine qui ait des capacités supérieures aux nôtres, c’était déjà le cas en 1946. Elles étaient déjà plus rapides que nous. On laisse entendre qu’il y a une compétition entre nous. Alan Turing utilise les techniques de calcul pour décoder les messages des Allemands, il crée un partenariat avec les machines. C’est ça qui est à l’oeuvre aujourd’hui.

 

L’IA nous permet d’aller plus loin. La science est affectée, subit une révolution silencieuse mais centrale. Dans l’Antiquité, la science est une science d’observation. Avec Galilée, on passe à une science d’expérimentation : on passe à l’épreuve de la théorie. Expérience ça vient de « péril ». Aujourd’hui on récolte les données de façon systématique et on fait des expériences sur ces données. Ce sont des expériences « in sillico". Dans l’Antiquité, les savants étaient habillés comme les hommes de tous les jours. Ensuite : blouse blanche. Aujourd’hui les scientifiques sont de nouveau habillés normalement.

 

Ce mythe a la vie dure et les grands acteurs de l’internet le font vivre. C’est la singularité.

Le numérique, la communication intégrale, c’est la liberté ultime. Néanmoins il m’a semblé nécessaire de réfléchir au concept de philosophie politique. Je suis allé suivre des cours de Pierre Manant mais il restait dans son univers. J’ai été rattrapé par ces histoires de singularité, le fait que la machine nous dépasse etc..

 

Hugo Degaris : chercheur en IA belge qui a travaillé au Japon a expliqué que ses machines, diaboliques, allaient le et nous dépasser.

Ses propos ont eu énormément d’impact. Notamment parce qu’ils font vendre. Des journalistes, des auteurs de science fiction etc…

Le Futur Of Life Institute travaille énormément dessus. Il faut réfléchir aux motivations de ces grands groupes. Ce que dit Kurzweil ne tient pas debout.

 

Les motivations de ces groupes sont de créer un imaginaire. Ils ont aussi un agenda politique. Ils ont réussi. Et ils veulent aller plus loin. Il y a un horizon libertarien. Ils veulent substituer aux Etats certaines fonctions qui relèvent de la Souveraineté notamment.

 

Par exemple les Etats ne peuvent pas collecter des images en nombre suffisant pour faire de la reconnaissance faciale. Mais les réseaux sociaux le peuvent et le font. Comme le programme qui détermine l’orientation sexuelle des personnes en fonction de leur photo et de la forme de leur visage. Les lois qui existent contraignent beaucoup les Etats mais moins les grands groupes. Les réseaux sociaux en savent beaucoup plus sur nous que les Etats. 

 

Aujourd’hui, battre monnaie n’est plus le privilège des Etats comme par exemple le BitCoin. La blockchain n’est pas de l’IA. C’est de la crypto-anarchie : de l’anarchie dans les systèmes de cryptographie. Les clés de la cryptographie ne sont pas détenues par une seule personne, un acteur central. La monnaie, c’est un condensé de confiance. Ici, il n’y a plus de pouvoir centralisé. Le fait que des grands acteurs comme Google établisse le cadastre à des impacts sur la levée de l’impôt.

 

La DGSI donne les données des Français à traiter à PALANTIR. C’est l’alter ego de Musk dans PayPal. C’est la CIA qui la finance.

Il y aussi la justice prédictive : on va établir les peines à partir de la probabilité de récidive via le Big Date. Weapon of math destruction par Cathy O Neill (mathématicienne) montre les impacts des prédateurs de l’IA dans la société américaine. Elle le publie en 2016 juste avant l’élection de Trump. En Estonie ils ont calculé la probabilité de se faire contrôler le soir de son anniversaire en croisant les données.Il y a aussi le crowdsourcing pour prédire les attentes de la population et les transcrire en Loi.

 

Il y a enfin la Défense. Les grands acteurs de l’Internet essaient de se défendre contre les attaques. Ils avaient des armes défensives, ils ont maintenant des armes offensives contre ceux qui les menacent. Il y aussi les robots tueurs. Au départ, ces gens nous disent « attention, les armes autonomes vont changer la nature de la guerre. C’est la 3ème révolution de la guerre après la poudre et l’arme atomique. » Ces armes choisissent de manière autonome leur cible. Avec l’arc, le fusil, le canon, il y a quelqu’un qui pointe la cible et déclenche le tir. C’est la machine qui décide à notre place. Bonne conscience et mauvaise foi au sens sartrien : la technologie crée ça, nous on y est pour rien. C’est évidemment faux.

 

Questions - Réponses: 

 

Questions: La question des solutions se pose.
C’est notamment l’accès à la connaissance et la compréhension des algorithmes. Le pouvoir est là aujourd’hui. N’y a-t-il pas une révolution à faire de ce côté là ?

Comment demande-t-on à un algorithme de rendre des comptes sur les actions qu’il a déclenchées et les décisions qu’il a prises ?

Est-on en capacité de créer un contrôle régalien des algorithmes comme les white box et les black box. Comment les régule-t-on ?

Enfin sur la question des datas : ne doit-on pas être offensifs sur la collecte et le stockage des datas contrôles par les GAFA.

 

Réponse:

 

Sur la question de l’éducation c’est une évidence. Il faut créer une culture de l’internet. Ne pas savoir que le web a été crée en Europe c’est dommage. Et aussi sur l’aspect technique. Il faut donner le goût de la technique.

Comment attirer les gens dans ces filières, comment attirer les femmes sur ces questions ? Comment s’éduquer tout au long de la vie ? A n’importe quel âge on doit pouvoir prendre son destin en main.

 

Le code ne sert pas à comprendre l’IA. Il faut comprendre les algorithmes qui ne sont qu’une méthode de calcul qui aide à se passer de machines à calculer. Une fois qu’on a les algorithmes, on peut les traduire en langage de programmation.

Laurence Lessig : constitutionnaliste qui a écrit « Code is law ». Il s’est présenté contre Clinton à l’investiture. L’apprentissage du code ne passe pas par la délégation à Microsoft.

 

Sur la régulation des algorithmes : la question de l’explication est centrale. Comme celle de la validation. Il faut qu’il y ait, aussi, une demande sociale. Exiger que les ministères utilisent Qwant pourrait aider. Il faut que la société soit familiarisée avec ces problématiques. Dans la population il faut que la demande surgisse. Elle n’est pas encore là. Il faut donc la former, c’est un combat politique.

 

Les Etats sont attaqués de toute part, ils ont trop de difficultés pour agir. Quel est le futur désirable que l’on peut construire avec ces technologies ? Sur la data, « le pétrole du 21e siècle » ? L’infirmation est impalpable, c’est sa particularité. Les industries de l’information peuvent basculer du jour au lendemain. Elles doivent saisir les instruments qui pourraient les détruire en germe dès le départ. C’est pourquoi elles aspirent toutes les données possibles. C’est une économie nouvelle.

 

Nous sommes aujourd’hui dans la crise du choix. L’économie est basée sur la recommandation. Pour faire le profilage, il faut énormément de données. Il se peut qu’elles deviennent moins importantes à l’avenir. Aujourd’hui on peut dupliquer nos données sans rien perdre. Le partage est gratuit. Mais l’exploitation de ces données est inéquitable.

 

Question: la Mairie de Shanghai a décidé de rendre accessible à tout le monde les données de ses habitants.

 

Réponse : l’anonymisation est très compliquée. On a un trilemne aujourd’hui : la protection de la vie privée (qui est une idée récente, fin du 19e), la sécurité (qui s’oppose à la première).

 

Dans le monde qui vient, nous avons tout à inventer.  Lisez : « Intelligence Artificielle, vers une domination programmée ». C’est un petit texte autour de lieux communs sur l’IA. Et Weapon of math destruction. Et Code is Law + « Who own the future ? ». Sont des ouvrages à lire.

 

Question : n’est on pas déjà dépassé par ce phénomène ? Peut on le comprendre ?

 

Réponse:

Sur l’inéluctabilité : Musk et Hawking je ne suis pas d’accord. Les choses ne sont pas déjà jouées d’avance.

Dans les années 80 et 90 on ne s’attendait pas à ce que le monde aurait changé autant 10 ans plus tard.

Le temps du progrès c’est une ligne droite (Condorcet), le temps des traditions c’est une boucle. Le temps de la technologie c’est une boucle tressée. La société a une part déterminante dans ces évolutions.

 

Est-ce qu’il se peut que les machines trouvent des théories scientifiques qui nous seraient inaccessibles ?

 

Question: faisons attention à dupliquer des intelligences intelligentes et pas des clichés comme le racisme etc..

 

Réponse : il y a toujours une ambiguïté sur l’autonomie. Les machines n’en sont pas à créer des méthodes de pensée.

Au "baccarat du bagne" (pierre ciseaux papier), l’IA utilise les régularités du joueur qu’elle détecte pour gagner. La meilleure ligne est donc de ne pas penser. Qu’il y ait une machinerie sociale dans laquelle les machines jouent des rôles de plus en plus importante et qui s’emballe, oui c’est effrayant.

 

 Question: avec Simplon et l’école 42, ne reproduit-on pas ce qu’on a fait par le passé de domestication des outils actuels au lieu de préparer à s’y adapter (comme ceux qui étaient formés sur les cartes perforées dans les années 70) ?

La place de l’Europe dans la domestication de ces technologies a plutôt diminué, y a t-il une possibilité d’un positionnement qui permette de continuer à exister ?

 

Réponse: En 2000, les dirigeants européens réunis à Lisbonne ont fait un constat très positif (‘autoroutes de l’information’) en disant que l’Europe devait prendre la première place, via l’éducation, la formation et la recherche. 17 ans après, on a rien fait.

Pour que l’Europe fasse quelque chose, il faut qu’il y ait un désir fort. Aux USA et en Asie, il y a une aspiration forte à la technologie.
Tant qu’on arrivera pas à créer ça, on sera confrontés à cette difficulté. Le plus pressé, c’est la demande sociale vers le futur.

 

 

 

Samedi 21 octobre 2017 - 14H
QUELLE SÉCURITÉ POUR NOTRE QUOTIDIEN ?


Rencontre autour de Mathieu Zagrodzki.



Mathieu ZAGRODZKI est chercheur en science politique spécialiste des questions de politique de sécurité, de management de la police et de relations police-populations. Il vient de rééditer son livre intitulé « Que fait la police ? Le rôle du policier dans la société » qui donne les clés essentielles à la compréhension des sujets qui ont été abordés au cours de cet atelier, de façon claire, pédagogue et synthétique.

 

 

Retrouvez l'intégralité de son exposé ci-dessous.

 

Introduction par Loline Bertin :

 

Inventons Demain est un réseau de jeunes responsables politiques de gauche, issus de l’ensemble du territoire, fondé après l’affaire Cahuzac et marqué par la volonté de remettre les idées au cœur de la vie politique. Produire des idées innovantes et parfois radicales est notre marque de fabrique : nous les défendons ensuite à la fois dans des prises de position diverses et dans l’ensemble des instances où nous sommes représentés (partisanes, municipales, etc).

 

Depuis la débâcle électorale de mai et juin 2017, nous avons lancé un cycle intitulé « Gauche Ground Zéro » afin d’apporter notre pierre à la reconstruction de notre camp politique. C’est dans ce cadre globale que nous lançons aujourd’hui un cycle de réflexions dédié aux questions de sécurité. Ce thème, souvent laissé à tort à la droite, est délaissé par la gauche par culture, par manque d’intérêt, d’expertise ou de reconnaissance sur le sujet, alors même qu’elle fait partie des principales problématiques des Français… ce qui a pour conséquence que seuls des discours de droite sont aujourd’hui audibles en matière de sécurité.

 

Autre caractéristique : la sécurité est un sujet extrêmement médiatisé, sur lequel on entend beaucoup de slogans, d’idées reçues, d’explications faciles et de solutions toutes faites. Nous sommes rapidement saturés d’informations, souvent dramatiques, qui laissent peu de temps et peu d’espace à la réflexion. Le but de ce cycle que nous lançons sur la sécurité sera donc de dépasser ces idées préconçues, les réponses qu’on oppose systématiquement depuis des années sans que rien ne change, et d’écouter ce que les chercheurs en la matière, très peu écoutés dans ce domaine, ont à dire.

 

Je suis donc très heureuse d’accueillir aujourd’hui à Montreuil Mathieu ZAGRODZKI, chercheur en science politique spécialisée sur les questions de politique de sécurité, de management de la police et de relations police-populations, qui vient de rééditer son livre intitulé « Que fait la police ? Le rôle du policier dans la société » qui donne les clés essentielles à la compréhension des sujets que l’on va aborder aujourd’hui, de façon claire, pédagogue et synthétique et que je vous recommande donc chaleureusement.

 

Nous allons ensemble aujourd’hui parler de sécurité du quotidien, thème assez récent historiquement puisqu’avant les années 70, la police de souveraineté et la police criminelle avaient tendance à largement prévaloir. On peut d’ailleurs se demander si le contexte de menace terroriste actuel n’a pas tendance à reléguer cette question de la sécurité publique au second plan : si l’on demande aujourd’hui aux Français(e)s « à quoi sert la police ? », la réponse sera très majoritairement « à nous protéger » alors qu’il s’agit seulement de l’une des missions qui lui incombent.

 

Ces missions peuvent être présentées de manière très simplifiée en deux axes majeurs :

 

-          L’efficacité de l’action policière au sens de la baisse de l’insécurité et des incivilités ;

 

-          La confiance de la population, l’existence de liens apaisés et d’une légitimité de l’action policière affirmée.

 

Le cœur de notre sujet sera aujourd’hui de déterminer comment articuler ces deux missions, répressive versus partenariale et préventive, qui semblent opposées à la fois par l’idéologie et le discours politique, et par les moyens contraints que l’on connait.

 

 

 

Présentation par Mathieu Zagrodzki :

 

Cet atelier ne pouvait pas mieux tomber, quelques jours seulement après l’annonce par le Président de la République sur la police de sécurité du quotidien, qui contribue à relancer plusieurs débats, au premier rang desquels : à quoi sert le policier ? Deux grands rôles sont traditionnellement distingués : réagir, intervenir et interpeller ; et créer et maintenir un lien avec la population.

 

Au fil des années, la police s’est muée en un service d’urgence qui favorise le premier rôle, méthode qui a tendance à créer des tensions, au détriment du second rôle présenté. Ce constat s’impose peu à peu en France dans les années 70 et 80 suite à la publication de deux rapports majeurs : les rapports Peyrefitte (1977) et Bonnemaison (1982), rédigés par deux personnalités d’horizons politiques différents et qui témoignent d’un relatif consensus politique sur la police.

 

Est-ce que la police sert l’Etat ou le citoyen ? Ces rapports établissent à l’époque que la priorité de la police est principalement de protéger l’Etat (par exemple les institutions), et qu’elle se préoccupe par conséquent peu des attentes des citoyens. Les rapports Peyrefitte et Bonnemaison recommandent par conséquent la création de postes de police dans les quartiers, de patrouilles pédestres et le développement de relations partenariales entre la police et les autres acteurs de la vie sociale (municipalités, bailleurs sociaux, etc). Le terme de « police de proximité » commence alors à se trouver dans plusieurs rapports.

 

Avec l’arrivée au pouvoir de la gauche plurielle sous le gouvernement de Lionel Jospin, la police de proximité est mise en place. Au-delà des nombreuses caricatures qui ont pu en être faites, la réalité de la police de proximité consiste en la mise en place d’unités de secteur, à côté et de façon différenciée des unités de secours. Ces unités de secteur sont en charge de secteurs étanches, selon le principe de territorialisation. Les policiers membres de ces unités sont placés dans une optique d’anticipation et de résolution des problèmes, afin de sortir de la logique purement réactive qui prédominait auparavant au sein de la police de voie publique.

 

La police de proximité constituait une réforme très ambitieuse, qui concernait tout le territoire. Elle prend toutefois rapidement fin avec l’arrivée de Nicolas Sarkozy au Ministère de l’Intérieur qui la supprime intégralement et revient à une approche traditionnelle au sein de laquelle la police détient principalement un rôle d’interpellation et d’élucidation, auquel s’ajoute une dimension statistique forte.

 

Puis, la mesure emblématique du quinquennat de François Hollande en matière de sécurité fut la mise en place des ZSP (zones de sécurité prioritaire) : d’abord une dizaine, puis jusqu’à 85 quartiers environ, au sein desquels étaient affectés des ressources supplémentaires et instaurée une coopération accrue avec les acteurs locaux. Cette politique ambitieuse tombe toutefois en friche lors du changement de Ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve étant moins enclin à poursuivre cette démarche.

 

Par ailleurs, l’évolution du contexte et l’augmentation de la menace terroriste n’ont pas été sans conséquence, les ressources supplémentaires créées par le gouvernement ayant prioritairement été allouées à la lutte antiterroriste et non aux ZSP comme il avait été initialement envisagé. Les unités de voies publiques ont été progressivement transformées en unités d’intervention capables de réagir en cas d’attaques terroristes et lourdement armées.

 

Pour autant, l’année qui vient de s’écouler témoigne une fois encore que les questions de sécurité du quotidien et de relations avec la population ne peuvent pas être mises de côté, qu’importe le contexte :

 

-          Le drame de Viry Chatillon (attaque d’une voiture de policiers) a entraîné des manifestations très importantes de policiers, en dehors des cadres syndicaux, pour protester contre la perte de sens et la paupérisation de leur métier, la dégradation de leurs conditions de travail et l’augmentation du nombre de policiers blessés en service.

 

-          L’« affaire Théo », recouvrant l’interpellation extrêmement violente de Théodore Luhaka à Aulnay-Sous-Bois au cours de laquelle il est grièvement blessé, a fortement ravivé la question des violences policières.

 

Ces drames sont les deux faces d’une même pièce. Comment y mettre fin ?

 

Quelques pistes de réflexion :

 

La question des relations police-population en France ne saurait être abordée sans traiter du problème des contrôles d’identité. Alors que le Président de la République a d’ores et déjà écarté la question de la mise en place du récépissé de contrôle d’identité, se pose le problème de l’absence d’évaluation de ces contrôles. On ne sait pas combien de contrôle sont effectués et à quoi ils servent. Des études qualitatives semblent notamment indiquer que les contrôles ont très peu d’impact en termes de lutte contre la délinquance (ils mènent rarement au constat d’un délit), mais sont un outil d’affirmation de l’autorité pour les policiers.

 

Par ailleurs, la question de la petite délinquance et des incivilités ne sauraient être écartées lorsque l’on parle de sécurité du quotidien : il s’agit de la principale préoccupation des Françaises et des Français, juste après la lutte contre le terrorisme. L’investigation de proximité notamment gagnerait à être renforcée : chaque policier a aujourd’hui à sa charge 80 à 100 dossiers de délits à élucider.

 

Pour ces deux grands objectifs, l’une des principales pistes consiste à sortir de l’intervention d’urgence comme seule modèle de fonctionnement des unités de police. Aujourd’hui, il n’y a plus d’unité chargée de la police du quotidien : le système de police ne fonctionne plus qu’avec une seule jambe, celle de l’urgence et de la réaction.

 

Le thème des charges indues de la police (des tâches qu’elle prend aujourd’hui en charge sans que cela ne fasse partie de son cœur du métier) est très présent dans le débat public : l’assignation de fonctionnaires de police à des fonctions d’accueil, téléphonique et physique, ne semble en effet pas pertinente au regard des besoins en policiers sur le terrain.

 

La culture de l’évaluation et de la transparence est par ailleurs très peu développée dans la police en France. L’IGPN a récemment fait un pas dans ce sens puisqu’elle a annoncé la publication des chiffres des personnes blessées ou tuées par la police. La publication plus large de statistiques relatifs à l’action policière serait une évolution importante, sur le modèle de nos voisins britanniques par exemples.

 

Cette transparence, au-delà de l’exigence démocratique, doit aussi pouvoir permettre de renforcer l’évaluation des différents dispositifs mis en œuvre. Les caméras piétons par exemple n’ont au début de leur déploiement fait l’objet d’aucun dispositif d’évaluation. Il a fallu attendre le drame d’Aulnay-sous-Bois pour mettre en place un tel protocole.

 

Les annonces du Président Macron sur la police de sécurité du quotidien sont assez floues, mais vont plutôt dans les sens de l’ensemble de ces orientations : un cycle de concertation doit aboutir à des propositions plus concrètes début 2018, ce qui constitue un calendrier très resserré. Les premières pistes évoquées sont les suivantes : généralisation des caméras piétons, développement de la numérisation dans la police et la justice afin d’alléger les procédures et de dégager du temps aux ressources humaines, redonner du sens au métier de policier et donner davantage de libertés aux responsables départementaux (organigrammes, budgets...).

 

 


 

 

Echanges avec la salle :

 

-     
    
En France, le débat sur la sécurité publique est très idéologique, par rapport à d’autres pays comme l’Angleterre et la célèbre phrase de Blair (« dur avec le crime, dur avec les causes du crimes ») : pourquoi est-ce un thème aussi clivant aujourd’hui, alors que vous évoquiez un relatif consensus politique dans les années 70 avec les rapports Peyrefitte et Bonnemaison ?

 

M.Z. : Effectivement, les questions de police sont nettement moins politisées dans le monde anglo-saxon. En France, 2002 a constitué une rupture absolue, avec une campagne présidentielle très focalisée sur la sécurité. Loque la droite l’emporte, la police de proximité est extrêmement dévalorisée et portée en contre-exemple. Nicolas Sarkozy en tant que Ministère de l’intérieur a ainsi véritablement contribué à une politisation forte des sujets de sécurité. Emmanuel Macron a d’ailleurs inventé le terme de « police de sécurité du quotidien » pour éviter de parler de « police de proximité » et a bien précisé que son projet n’était pas de redonder cette dernière, témoignant de sa volonté de ne pas assumer l’héritage très négativement connotée de celle-ci.

 

Après les émeutes de 2005, aucune réflexion sur la police n’a été menée - alors qu’un conflit avec la police était à la cause de celles-ci - à l’exact opposé de ce qu’il s’est passé dans les années 80 au Royaume-Uni, où un débat national sur la police a eu lieu suite à des émeutes. Des avancées pourraient toutefois avoir lieu en France, suite aux évènements du 13 novembre 2015 qui mènent à une remise en cause de certaines pratiques et de certains modes de fonctionnement de la police.

 

-          Le budget de la France n’est pas extensible, et se pose la question des priorités : quelles sont les missions de l’Etat, et donc de la police ? Quelles misions, à l’inverse, pourraient être transférées aux polices municipales ou déléguées au privé ?

 


M.Z. :
Les polices municipales exercent souvent des missions de proximité, de sécurité de quotidien et disposent d’une physionomie de la voie publique qui iraient dans le sens de cette proposition. La question de l’armement, souvent posée, doit d’ailleurs être relativisée : au Royaume-Uni, 95% des policiers ne sont pas armés.

 

Néanmoins, seules une douzaine de polices municipales en France disposent de plus de 100 agents. Notre pays compte entre 22 et 23 000 policiers municipaux, contre 200 000 policiers et gendarmes dont environ 90 000 policiers et 70 000 gendarmes affectés à la sécurité publique. Un transfert des activités de police du quotidien aux polices municipales nécessiterait par conséquent un effort budgétaire considérable et un transfert de compétences sans précédent. Il n’est pas certains que les Maires soient aujourd’hui dans l’optique d’assumer ces responsabilités juridiques et politiques supplémentaires.

 

De plus, cette proposition soulève la question de l’égalité des citoyens devant la loi, dès lors que les polices municipales sont à l’initiative des conseils municipaux et qu’on constate sur ce sujet des situations très disparates en France, alors que la sécurité des personnes et des biens fait partie des droits fondamentaux devant être assurée uniformément sur l’ensemble du territoire.

 

-         
Pourquoi la prévention est-elle le parent pauvre de la sécurité en France ?

 


M.Z. :
Il s’agit tout d’abord d’une question de culture : les gardiens de la paix sont très dédaigneux vis-à-vis de la sécurité du quotidien et plus encore en matière de prévention. Sur ces sujets, ils ont tendance à rapidement exprimer leur incapacité à faire et leur manque de moyens : c’est notamment le cas sur le sujet de la pénalisation du harcèlement de rue, par exemple, que les policiers estiment ne pas pouvoir appliquer. Cela provient principalement de la culture professionnelle : entre le moment où le policier entre à l’école de police et celui où il en sort, on constate une forte évolution de ses valeurs professionnelles.

 

De plus, la prévention est également le parent pauvre des politiques de sécurité d’un point de vue budgétaire : les fonds de prévention sont aujourd’hui quasiment exclusivement réservés à la lutte contre la radicalisation, témoignant que des évènements dramatiques tels que les attentats dont a été victime la France depuis plus de deux ans ont pour conséquence un basculement presque intégral des moyens vers une priorité (en l’espèce, la prévention de la radicalisation), sans réelle évaluation.

 

-    
     
Au cours de certaines affaires, notamment de grand banditisme, des biens sont parfois saisis (véhicules, …) : sont-ils ou pourraient-ils être vendus et contribuer ainsi à alimenter un budget dédié à la prévention ?

 


M.Z. :
Aux Etats-Unis, la loi RICO permet de juger une organisation criminelle comme une société privée et donc de la liquider et de tirer bénéfice de la vente de ses biens. Cette loi n’a pas d’équivalent en France.

 

-         
La formation des policiers est très courte, et de plus en plus raccourcie pour des besoins forts en recrutement, alors qu’il s’agit pourtant d’un métier essentiel et complexe… Par comparaison, la formation des policiers municipaux parait beaucoup plus exigeante. Comment jugez-vous cette problématique ?

 


M.Z. :
Les policiers municipaux n’interviennent pas dans des situations d’urgence et n’ont pas droit de procéder à des contrôles d’identité, ce qui explique principalement le nombre très réduit d’interactions problématiques dont les polices municipales sont partie prenante. Néanmoins, forces est de constater qu’à l’école de police, la partie consacrée aux interactions avec le public, à la résolution de conflits, représente moins de 15 heures par an, tandis que les méthodes d’interpellation représentent des dizaines d’heures. Cette structure de formation contribue au développement d’une culture professionnelle très axée sur l’intervention, la protection physique et la procédure, et très peu sur la dialogue et l’interaction avec les citoyens.

 

En outre, 90% des postes à pourvoir à la sortie de l’école de police sont en région parisienne et principalement en zone Préfecture de police, tandis que 90% des jeunes en formation ne viennent pas de région parisienne. Les policiers qui sortent de l’école de police sont souvent très jeunes (plus qu’avant, où la police était fréquemment une seconde carrière), parfois déracinés compte tenu de ce critère, et confrontés à de nouveaux modes de vie ainsi qu’à un respect à l’uniforme très différent de ce qu’il est dans les zones gendarmerie : l’ensemble de ces facteurs a tendance à durcir leurs interactions avec la population.

 

-         
Quid de la politisation des forces de l’ordre et de la percée du Front national au sein de la police ?

 


M.Z. :
L’étude CEVIPOF sur le poids du FN au sein de la Police nationale n’est pas nécessairement représentative, bien qu’elle n’en demeure pas moins inquiétante. Toutefois, au sein des rangs de la police, les agents exprimant des opinions ouvertement d’extrême droite demeurent très minoritaires. La police compte par ailleurs de nombreux policiers avec un idéal républicain très fort. Entre ces deux groupes se situe un dégradé d’opinions politiques très divers : la police n’attire pas spécifiquement les sympathisants d’extrême droite.

 

En revanche, les opinions politiques ont tendance à se droitiser sur le terrain. En effet, s’y répand un certain discours sur la justice, sur les médias, sur la hiérarchie… qui « radicalise » ses membres. La question essentielle est donc la suivante : quel impact cette droitisation des esprits a-t-elle sur la façon dont ces policiers exercent leur métier et est-ce que cela augmente le risque de bavures ? Aucune étude fiable n’a pu être menée sur le sujet. Toutefois, on constate plutôt une décorrélation entre le discours et les actes – quel qu’ils soient (des policiers au discours extrémistes avec un comportement très républicain et des policiers au discours républicain avec un comportement clairement discriminatoire).

 

L’important en matière de violences policières se situe davantage au niveau des normes managériales et de l’encadrement de proximité (l’absence de débrief, de réflexion ou d’évaluation sur des situations conflictuelles par exemple). Les policiers allemands contrôlent par exemple beaucoup moins les minorités et ces contrôles tournent beaucoup moins souvent mal, car ils se sont vus apprendre qu’ils font partie de l’interaction. A l’inverse, en France, tout signe de non déférence est considéré par les policiers comme une provocation : ils estiment ne pas avoir à justifier les contrôles d’identité qu’ils mènent et n’être jamais responsables d’un contrôle qui dégénère. Au final, plus les policiers se voient confier un mandat offensif, plus le risque de tensions ou de bavures est élevé.

 

-         
La pluralité des forces de sécurité se ressent fortement sur le partage d’informations et peut aboutir à des loupés considérables. Un rapprochement est-il envisageable ?

 


M.Z. :
La rivalité entre la Police nationale et la Gendarmerie et l’opposition culturelle entre ces deux forces demeurent très vivaces. Ils disposent d’une perception mutuelle très dégradée : pour la Police, la Gendarmerie ne travaille pas suffisamment (la PN dispose d’un volume d’affaires bien plus important et est confrontée à des bassins de délinquance plus denses et plus difficultés à gérer), tandis que la gendarmerie estime beaucoup mieux gérer les situations conflictuelles que la Police.

 

En matière d’échanges d’information, ceux-ci ne peuvent se décréter. Il est donc nécessaire de créer des canaux concrets : le Préfet dispose d’un rôle pivot en ce sens. Il est néanmoins très difficile d’envisager de sortir de cette dualité, entre une force civile très syndiquée et un corps militaire, la Gendarmerie, très marqué par la culture militaire du silence et de l’absence de contestation. Par exemple, les gendarmes n’ont pas contesté la décision d’Emmanuel Macron de ne pas leur appliquer la directive européenne sur le temps de travail.

 

Si la fusion des corps est donc quasiment impossible (rien que sur le statut des fonctionnaires concernés), des mutualisations déjà engagées doivent être poursuivies : sur les formations, les entrainements, les achats d’armes, etc, d’une part afin de rationaliser l’organisation globale et de développer des passerelles entre les corps.

 

-       
  
Quid du pouvoir considérable des syndicats de police, qui ont par exemple empêché la mise en place en France du récépissé de contrôle d’identité, malgré la promesse électorale de François Hollande en 2012 ?

 


M.Z. :
Les syndicats ont effectivement été très fortement impliqués concernant l’abandon de la mise en place d’un récépissé de contrôle d’identité. Le Secrétaire général du SGP, syndicat de police plutôt marqué à gauche, s’était par exemple dit prêt à l’expérimenter : sous la pression, il a dû revenir sur cette position au bout de 24H.

 

La police nationale fonctionne véritablement en système de cogestion où les syndicats sont ultra présents. Le ministère de l’Intérieur n’ayant plus de porte-parole, ce sont les syndicats qui portent la voix du Ministère dans les médias et auprès de l’opinion publique. De plus, les syndicats sont également très présents dans tous les mécanismes de mutation et de progression professionnelles puisqu’ils siègent, à l’image du reste de la fonction publique, dans des commissions paritaires dédiées. La particularité de la police tient au fait que, par usage, environ 10% des mutations, promotions ou nominations sont officieusement réservées pour les syndicalistes. Ce commerce d’influence rend très difficile de sortir du système de surpuissance syndicale.

 

-         
Le concours de commissaire ressemble à s’y méprendre aux autres concours de la haute fonction publique, malgré la spécificité du métier (encadrement d’hommes de terrain avec les prérogatives que l’on connaît). Faut-il repenser le recrutement et la formation de l’encadrement policier ?

 


M.Z. :
Il s’agit d’un débat crucial sur le modèle de travail. Aux Etats-Unis, on ne peut entrer dans la police que par le bas de l’échelle. Au Royaume-Uni, on peut entrer au milieu de la hiérarchie mais pas par le haut. Seule la France permet d’entrer par le haut et de devenir commissaire sans jamais avoir été plus bas dans la hiérarchie policière. Ce modèle se justifie par la volonté de ne pas créer de connivence trop prononcée entre les forces de l’ordre et leur management. Une réflexion avait été engagée sur la remise en cause de ce principe en 2013, mais n’a pas abouti.

 

-       
  
Quel est l’impact de l’intelligence artificielle et du big data en matière de sécurité ?

 


M.Z. :
La principale application concerne pour le moment la police prédictive, qui est très utilisée et de manière plutôt efficace par Los Angeles depuis plusieurs années et qui est expérimentée en France (dans le Val d’Oise par exemple). Il s’agit, à partir des données dont dispose la police, d’anticiper les lieux où vont avoir lieu un crime ou un délit. Le prérequis indispensable est évidemment de disposer d’excellentes bases de données.

 

Néanmoins, les modèles algorithmiques ne sont pas sans défaut. Ils risquent notamment de générer des prophéties autoréalistatrices. De plus, ils constituent une incitation à projeter des policiers dans des zones de voie publiques marquées par la pauvreté et souvent par la présence de minorités ethniques, et ainsi de créer ou de renforcer des conflits entre la police et la population.

 

L.B. : D’autres applications de l’intelligence artificielle et du big data existent également et sont déjà utilisées à l’étranger (vidéosurveillance intelligente capable de détecter automatiquement des comportements suspects, par exemple) ou sont en cours de développements par des chercheurs (détection d’intentions sur les réseaux sociaux, par exemple). Néanmoins, ces applications ne sont pas sans poser de questions d’ordres multiples : éthiques, bien entendu, mais aussi légales (anonymisation des données ?), technologiques, organisationnelles et de souveraineté (qui détient ces technologies ?).

 

-         
Quelle est la place des élus locaux dans les questions de sécurité ? Est-ce que les CLSPD (Conseils locaux de sécurité de prévention de la délinquance) fonctionnent ?

 


M.Z. :
Les CLSPD ont été rendus obligatoires par la loi. Néanmoins, on constante autant de situations que de communes ou d’arrondissements. Ces dispositifs fonctionnent très bien et sont très dynamiques dans certaines localités, et pas du tout dans d’autres. Cela n’a généralement rien à voir avec la coloration politique des élus, mais tient à l’absence de mécanismes contraignants de ces conseils et de leur action concrète.

 

Dans certains cas, l’absence de convergence de vision entre le Maire et le Commissaire de Police empêche toute collaboration. Souvent, le commissaire considère d’ailleurs qu’il n’a pas de comptes à rendre au Maire. Cela est très lié à la culture professionnelle de la police, selon laquelle la Police nationale travailler pour et rend des comptes à l’Etat, et ni aux élus locaux ni à la population directement. Cela implique fréquemment une participation a minima dans les CLSPD.

 

-         
Comment la police peut-elle avoir une communication régulière, transparente et équilibrée (autrement que par ses syndicats ou par des reportages chocs) ?

 

 

M.Z. : Les modes de communication actuels de la police ne permettent qu’une vision très parcellaire de leur action. De nombreux pays confient le porte-parolat au chef de la police locale, ce qui consisterait à le confier aux Commissaires de police en France par exemple : nous en sommes loin. De même, de nombreux pays détiennent un droit de visite des commissariats, qui sont des lieux ouverts aux citoyens.

 

En France, la communication de la police est à l’inverse très verrouillée. Le Ministère de l’intérieur autorise des reportages très flatteurs, souvent idéalistes et sensationnalistes, qui ont tendance à générer des attentes disproportionnées de la part des citoyens.

 

 

-          Comment conjuguer le rôle d’intervention de la police et le rapport de proximité, la lutte contre les incivilités ? Les quartiers dits difficiles sont aujourd’hui minés par la petite délinquance et les incivilités, et assistent impuissants à une police concentrée sur la lutte contre le trafic et le grand banditisme. Comment répondre à leurs besoins et attentes ?

 

 

M.Z. : L’opposition entre la proximité et l’intervention est historique, depuis l’arrivée de la voiture et la fin de la territorialisation pour lutter contre la corruption. La réponse passera inévitablement par la création d’unités dédiées à la lutte contre la délinquance. En l’absence de telles unités, les policiers privilégient les « gros » délits.

 

-         
Faut-il créer d’autres métiers à côté de celui de policier pour assurer la prévention ?

 


M.Z. :
D’autres métiers existent déjà : les correspondants de nuits, la prévention sociale, etc… De nombreux emplois existent mais sont très dévalorisés, et leurs effets ne sont pas assez mesurés.

 

-          Quelle est la tendance d’évolution de la délinquance de proximité ?

 

M.Z. : Identifier une tendance uniforme est complexe : suite à l’entrée des femmes sur le marché du travail, elles étaient moins présentes au sein des logements durant la journée et on a assisté à un pic de cambriolages durant les 30 Glorieuses, qui a ensuite baissé alors que l’élucidation augmentait. De même, le vol de véhicules a progressivement évolué vers le vol à la portière. L’enregistrement des données est fréquemment parasité par l’insistance sur le chiffre.

 

Des enquêtes de victimisation permettent d’objectiver les chiffres au-delà de l’enregistrement de plaintes et des flagrants délits, afin d’identifier le « chiffre noir de la délinquance » : les actes non portés à la connaissance de la police.

 

-         
En quoi consistent les politiques menées par les pays d’Europe du nord, centrées sur les victimes ?

 


M.Z. :
Les pays d’Europe du Nord procèdent à la fois à des enquêtes de victimisation (afin d’objectiver les chiffres de la délinquance biaisés par les actes non déclarés) et de satisfaction des victimes. En France, seuls 52% des Français(e)s s’estiment satisfaits de leur prise en charge par la police.

 

 

 

 

 


23 Septembre 2017 - 14H

ROBOTARIAT, LE NOUVEAU PROLÉTARIAT ?

Rencontre exceptionnelle autour de Bruno Teboul, Yann Moulier Boutang et Ariel Kyrou



Suite à la parution de l'ouvrage de Bruno Teboul, économiste du numérique et data scientist, nous aurons le grand privilège de réunir une table ronde avec Yann Moulier Boutang, philosophe et économiste du travail, et Ariel Kyrou, journaliste et essayiste spécialiste des nouvelles technologiques

Quel travail pour demain ? Que faire face à l'Intelligence Artificielle? Comment réguler les algorithmes et l'usage des données ? 

 

COMPTE RENDU

 

 

 

Yann : 

Le travail d’aujourd’hui se met à ressembler à ce qu’observait Marx, discontinu, sous la force d’un patron tout puissant. Est-ce le retour d’un cycle ? Nous sommes dans un outsourcing numérique. 

Autrefois nous avions une sphère en dehors de la fabrication avec la logique productive, puis distributive qui représentait en termes de valeur, rien. La valeur se faisait dans la fabrique. On y fabriquait des produits à très grande échelle et qui pulvérisaient le vieux système du fabricant qui achetait et vendait, contrôlé par le marché (comme dans le lyonnais). C’était le premier capitalisme médiéval. 

Ces éléments productifs, les ateliers et les manufactures. 

Le système marchant détruit ce système là et offre au fabricant des commandes, exactement comme les entreprises sous traitent aujourd’hui. Ce système va être remis en cause par la grande industrie. C’est cette chose qui a inventé le salariat que l’on connait, débarrassé des corporations. Les ouvriers perdent la compétence sur les machines. La machine devient l’incarnation du capital et du commandement sur les ouvriers. Tout ceci se fait dans le passage de l’esclavage au salariat. 

Arrive avec grand hasard historique, que le servage et l’esclavage ont été interdits, à part dans les Antilles. 

Les frais de reproduction pour le salariat au départ représentent pour l’industriel qui veut s’installer une opportunité immense. Il se lave les mains de ses conditions de vie ! C’est donc plus économique que l’esclavage et en plus règle les problèmes disciplinaires. Ce que ce sytème réussit à faire, c’est à mettre au travail les femmes adultes et les enfants, les qualifiés et les non qualifiés.

Il va falloir 70-100 de bagarre acharnée pour que petit à petit fixer cette main d’oeuvre il va falloir offrir des moyens de reproduction sociale. 85% de la population active est salariée. 

Puis vint la mondialisation. 

L’amont productif et l’aval de la fabrication deviennent déterminants. Ils couvrent une plus grande surface du travail. 

Global Value Chain = on va pouvoir recomposer ces chaines de valeur de manière beaucoup plus flexibles qu’avant. La chaîne de montage était un goulot d’étranglement. Aujourd’hui cela n’existe plus.

30 à 60 personnes suffisaient à bloquer la production de 4000 personnes. 

On a commencé à détourner cela par les délocalisations notamment. La classe ouvrière a perdu son pouvoir de blocage. On s’aperçoit où les derniers bastions de la force ouvrière sont le transport et la logistique. 

En France, le corps des camionneurs, dont l’espérance de vie ne dépasse par 45 ans, on a réussi à leur vendre l’autoentreprise de soi. Leur rythme de production fait qu’ils travaillent sur une chaîne qui ne dit pas son nom. 

 

Question: est ce que l’ubérisation on ne la retrouve pas au 19ème ? 

Ariel : 

Il faut se méfier des simplifications. Ce n’est jamais un retour à quelque chose d’hier. Si tu te poses cette question, ça veut juste dire que les cartes sont en train d’être rebattues. La notion d’emploi est super récente ! Cela veut dire qu’on enlève la crème (les idées reçues) pour se concentrer sur l’essentiel. Il y a des gens qui veulent pousser vers plus de prévarication, c’est vrai. Les Néo Luddites (1810) ne se battent pas contre la machine mais contre le capitalisme. Ils se battent pour conserver la gestion de leur propre moyen de production. C’est un combat contre la machine qui les dépossède. 

Le système du salariat, d’un type d’exploitation, est en train d’être remis en question.

 

Bruno: 

J’ai voulu observer ce qui était lié à l’évolution de la technique et des technologies sur le travail. La technologie a permis de voir l’évolution du travail sans que les gens se soient finalement aperçus ce que la machine pouvait représenter en termes de substitution du travail. On voit que de plus en plus de gens se retrouvent actifs mais pas salariés. Il y a un mouvement profond qui est en train d’arriver. 

Yann:

Quand on veut produire quelque chose aujourd’hui, on est capable de déterminer les inputs et de lancer un appel d’offre mondial spontané et se mettre d’accord avec quelqu’un pour le produire. Ce qui dépossède la Grande Entreprise de tout ce qu’elle faisait (la logisitique, la production, la R&D). 

Les entreprises se construisaient avec d’énormes investissements (machines, humains, stock..). Aujourd’hui on cherche à baisser les coûts de l’immobilisation du capital. Avec le numérique l’entreprise va pouvoir faire des économies considérables d’intrants. Les combinaisons productives vont vendre mieux sur le marché et se débarrasser du mouvement ouvrier par la même. 

Les ouvriers ne se sont concentrés que sur la défense d’une partie seulement du travail. Et pas TOUT le travail, pas TOUS les salariés. Les anarchistes, Lénine, Gramsci, même Mussolini l’avaient vu. 

Il faut protéger aujourd’hui toute la production numérique : le digital labor est aujourd’hui aussi exploité. Si on a pas une vision globale de l’articulation du travail, toutes les revendications parcellaires mèneront à un suicide collectif. 

 

Ariel:

Le digital labor est dans un jungle, où il n’y a plus de protection sociale, plus de droits. Ces gens sont de petits rouages sans aucune mainmise sur le global, cantonnés au micro tasking, en totale dépossession. 

Nicolas:

Le mutualisme, le mouvement ouvrier et le socialisme sont des réponses à une individualisation du travail au 19ème siècle. 

Teboul:

Ce que je constate, c’est que la société va passer de l’ubérisation à l’automatisation. Le patron d’Uber en convient : il se fout des chauffeurs. 5,5 millions d’emplois aux USA sont en train de disparaitre avec les camions autonomes. 

Il y a un lien entre l’uberisation et l’automatisation car toutes les formes qui font que le salariat est bousculé. La création de CDI est extrêmement contrainte (80% de CDD), il y a un chômage endémique depuis 80 ans. Ceux, comme BOUZOU, qui disent que la France sera au plein emploi dans 10 ans sont des escrocs. Il y a des chiffres qui sont têtus, le numérique a détruit 200 000 emplois et n’en a pas créé. Les cycles économiques s’allongent. On est sur du Kondratiev, sur du long terme. 

 

Question: 

Ne va-t-on pas être dans un contrecoup avec plus de demandes de contact humain ?

 

Yann: 

Le vieux truc des marxistes ronchons c'est de s’intéresser uniquement à la misère. Ce qui est très important, au delà des applis de matching (comme Deliveroo etc..), on utilise des moyens technologiques.

Le coup de génie d’uber etc c’est de subodorer qu’il y avait des gens prêts à bosser pour eux en mettant à leur service leur force productive et leur capital (leur voiture). 

On dit merde à la légalisation sur le travail salarié. Il y a, dans les banlieues où le taux de chômage est considérable, cette masse inactive qui était ok pour gagner une croûte. La même logique se retrouvent dans la recherche avec les chercheurs précarisés à qui on demande de cumuler les post doctorats et de créer leur propre boite de conseil, leur mooc… 

J’enverrais certains politiques bosser pendant 30 ou 40 dans le tertiaire où il comprendrait que le problème n’est pas la reconnaissance du travail, mais dans le fait que le travail est mobile. Le salariat est en miettes (cf les intermittents du spectacle). Le travail s’est transformé. 

Certains disent qu’il faut rétablir le salariat, dans la sidérurgie, les services, la métallurgie… Je veux bien, si ça peut se faire, mais personne n’ira défiler pour défendre l’ancien code du travail qui concerne aujourd’hui une minorité de gens. 

 

Ariel:

Il ne faut pas se contenter de prendre acte de cela et se mettre du bon côté du manche. Il faut entrer dans un logique de reconstruction. Tous les gens du care, les aidants, sans lesquels la société s’effondre littéralement. On ne peut pas se contenter de défendre le spectre visible. L’essentiel c’est le droit à chacun de vivre décemment. Il faut reconstruire à partir de cela et penser une autre logique de protection. 

 

Bruno:

On beaucoup plus pessimistes que STIEGLER sur le devenir de l’emploi. Les niveaux d’automatisation sont de plus en plus rapides et de plus en plus de personnes qualifiées. Certains petits logiciels permettent d’automatiser de petites opérations comptables. Le secrétariat se fait disrupter par une IA qui s’appelle JULIEDESK. Au Crédit Agricole, ils sont en train de la déployer. 

La formation continue va-t-elle permettre de faire à l’automatisation? 

 

Nicolas:

Chaque socialiste a eu à se poser ces questions au moment de l’irruption du Revenu Universel dans le débat politique. A partir du moment où tu théorises la fin du travail dans un parti de travailleurs, tu te tires une balle dans la tête. 

Il ne faut pas théoriser le droit au RU mais à l’activité universelle. Cela avait prôné par la Constitution de 1848. La Loi Grandguillaume promet des choses intéressantes. 

Bruno 

L’entourage de Benoit Hamon continue de nier la réalité et le chômage de masse. 

 

Yann:

Comme ceux qui disent que la formation va régler le problème. 

 

Question:

Dans le milieu industriel, la demande du consommateur sur la qualité du produit demandé font que les humains ne sont pas en mesure de répondre et qu'il faut une assistance technologique. Les industriels du Jura innovent dans ce sens pour maintenir leur activité en France.

 

Question:

Il y a un autre domaine où la robotique remplace les deux mains et les deux yeux, c’est le domaine médical. 

 

Bruno:

Il faut d’abord se mettre d’abord sur le diagnostic. Je dis qu’il y a une raréfaction de l’emploi salarié. 

 

Yann:

La vraie définition du travail productif c’est du travail qui produit plus d’externalités positives qu’il n’en produit et qui minore plus d’externalités négatives qu’il n’en produit 

Avec la révolution informatique, il y a eu deux phases. La première c’est le programme, l’algorithme, qui remplace des opérations simples du cerveau avec des économies d’échelle fantastiques. Autant d’opérations commandées par l’hémisphère gauche du cerveau. 

Dans la 2ème phase on a commencé à remplacer les systèmes experts, grâce au deep learning, la puissance créatrice. Ce qui relève de l’hémisphère droit du cerveau. 

On a la bipolarisation totale : une partie qui va sauver sa peau, la creative class, couplée à une armée de travailleurs banals. 

Si on veut contrer ça, c’est en s’appuyant sur la rémunération globale, sociale, de la société.

 

Ariel:

Tout vient du diagnostic : soit on le fait et on le cache, soit on ne le fait pas et on va aussi dans le mur. 

Chez Adidas, il reste soit les créatifs, soit les femmes de ménage. Il y a des logiques de faisabilité technique. 

Notre conviction, c’est que c’est une question de temps, mais qu’aussi il y a une logique de fragmentation extrême du travail.  Le Forum Economique de Davos pense ça : qu’un emploi sur 2 va disparaître et qu’il faut donc fragmenter encore plus. 

 

Question: 

Quel est le rôle de la puissance publique ? Peut-on prôner une décroissance?

 

Yann:

Il faut un développement faramineux de la puissance de diagnostic technique et qu’il soit froid et cérébral, extrêmement dur, pour dire qu’on ne veut pas de ça. 

L’Etat va être obligé d’investir dans des secteurs à long terme. 

 

Question 

Pourquoi Benoit Hamon s’est trompé ? 

 

Ariel:

Ils ont essayé de prendre le Revenu Universel en le vidant de sa coquille idéologique. Sans parler du calcul qui était catastrophique. 

 

Question:

Est-ce qu’on peut envisager un système alternatif au RU en quantifiant les besoins dans certains secteurs non rentables dans cette économie mondialisée et ubérisée comme le CARE, et les rémunérer ? 

 

Yann:

Le RU : c’est un revenu donné à chaque individu. C’est un moyen de débrider leur imagination.

 

Ariel :

Dans la silver eco, l’état ne finance que ce qui sert la survie, que ce qui est vital, mais ne veut pas mettre de l’argent dans ce qui sert la vie (les activités, les jardins partagés, les ateliers…). L’enjeu majeur c’est la vie, pas la survie. 

 

BRUNO :

La question de la taxation et de la régulation sont importantes car il faut financer les mécanismes tels que le RU. 

 

YANN :

La bifurcation entre un RSA amélioré et un RU. Le niveau de la taxe est fondamental pour deux raisons. Le système de protection français revient à 800€ / mois par tête de pipe (chiffres de France Stratégie (Pisani Ferri)). 

Le RU doit être le plus proche du SMIC car le SMIC n’est plus protecteur pour que le public ne soit pas une armée industrielle de réserve. Un RU élevé éliminerait impitoyablement les industriels qui voudraient construire un modèle à bas salaire. Et il confronterait à trouver de vrais financements. 

La SECU a entraîné l’augmentation du PIB de 100%. 

Il faut remplacer totalement le système fiscal qui est aujourd’hui basé sur la fabrication alors qu’il faudrait taxer les flux. La richesse se mesure beaucoup plus dans les flux (qui créent de l’argent) que dans le stock. 

Il faut que TOUS les flux soient taxés. Il n’y a plus de TVA, plus d’ISF, plus d’IR. Et les banques seraient celles qui gèreraient la collecte. Il faut lire le rapport COLIN. Il faut taxer les flux des sociétés de jeux en ligne via les IP. 

 

Teboul:

Je suis pour un nouveau siècle des lumières numérique. 

 

Ariel:

La fracture numérique n’existe pas, notamment par l’explosion des smartphones. Il faut ramener du sens. 

La notion d’illettrisme numérique est indissociable de l’illettrisme tout court.

 

Yann: 

On peut faire du code toute la journée et n’avoir aucune culture numérique. L’école devrait être le bon lieu pour apprendre cette culture et valider des ateliers de makers.

Il faut sortir de la culture du prérequis : pour rentrer dans telle école, il faut avoir fait ça. Pour faire tel métier il faut faire telle école. Quand on confie l’innovation à la même caste endogame (typiquement les ingénieurs des grandes écoles) on échoue. Il faut massifier la base. 

Il faut créer une classe inventive. Il faut casser le secret des algorithmes et la tyrannie de la moyenne. 

C’est pourquoi la justice n’est pas automatisable. A cause des marges d’erreur.

 

YANN : 

On est agnostiques, critiques vis à vis de la critique. Il faut refuser totalement la techno béatitude.

Le 3ème capitalisme cognitif creuse l’extinction du salariat et la fin même du capitalisme. Il est conçu pour que l’humanité en termine avec le travail comme torture. 

L’essentiel du capital d’une start up du numérique, il est vivant, intellectuel. Il n’est pas matériel. Le capitalisme essaye toujours de retenir la main d’oeuvre. Alors que les gens votent avec leurs pieds.

C’est le pouvoir de la fuite. 

Le RU multiplie par 20 le pouvoir de défection. 

Ce qui était à la base de la création du CDI. Il protège le salarié pour son départ volontaire et pour son licenciement.

Le droit du travail est construit pour rétablir l’égalité entre le passant qui traverse et le camion de 20 tonnes qui lui fonce dessus. 

La défection précède les droits, les avancées sociales et le progrès humain. 

On doit acter la fin du salariat.

Arrêtons d’être socialistes ou communistes, soyons post socialistes ou post communistes. 

 

 

 

 

 


2 Septembre 2017 - 14H
QU'EST-CE QUI NOUS RASSEMBLE ?


Rencontre autour de Thierry Keller



Thierry Keller, co-fondateur du magazine Usbek et Rica, viendra nous présenter son dernier ouvrage "Ce qui nous rassemble". 

Ce sera l'occasion d'évoquer les principaux débats qui partagent notre société, discuter des ferments de division et dresser les perspectives de ce qui peut nous rassembler autour d'un projet commun. 

Quand? Le 2 septembre 2017 à 14h

Où ? La Cantine du 18e, 46 rue Ramey, Paris 18

 

Comment ? Entrée libre